Chroniques et articles 

Quartier Lointain

18.04.2015

 est le début d'un haïku de Natsume Sôseki, écrivain pour lequel Jirô Taniguchi a consacré une oeuvre envoutante intitulée Au Temps de Botchan où il a su, avec justesse, retranscrire la vie d'une figure emblématique de la littérature japonaise. Une oeuvre majeure, qui vient compléter une bibliographie magistrale, celle d'un auteur qui dès ses débuts en 1969 aimera se perdre et se retrouver dans la ligne claire de la bande dessinée européenne. Assistant de Kazuo Kamimura, la netteté de son trait et de son dessin presque architectural fournira à cet auteur un style propre dont il saura user en offrant à ses lecteurs des titres contemplatifs d'une force rare. L'Homme qui marche, Terre de Rêvesou encore le Sommet des Dieux marqueront ainsi un tournant dans le monde du manga et seront vite rejoints par Le Journal de mon Père et le fabuleux Quartier Lointain. 

 

Universel, ce chef d'oeuvre influence artistes, cinéastes... Des auteurs qui ont le mérite de s'inspirer d'une histoire fascinante et émouvante mais qui malgré leur talent ne font qu'adapter cette oeuvre sans parvenir à la faire revivre ou du moins faire revivre l'expérience du 9ème Art, un art qui par le regard, par le dessin et le texte permet au lecteur de ressentir des émotions uniques. Certains auteurs réussissent malgré tout à créer une trame nouvelle, un langage scénique original celui d'une mise en scène inventive qui vient offrir un nouveau regard sur l'oeuvre. C'est le cas de l'adaptation par Dorian Rossel et la Compagnie STT de Quartier Lointain au théâtre Silvia Monfort à Paris, à découvrir jusqu'au 29 octobre 2011. Une adaptation réussie et inventive mais qui ne fait pas oublier que l'oeuvre de Jirô Taniguchi bouleverse en elle même, pour ce qu'elle est, à savoir un manga, les lecteurs que nous sommes et cela à chaque ellipse, à chaque instant de la lecture. 

 

Pour en revenir au livre, Quartier Lointain de Jirô Taniguchi a été publié au Japon en 1998 par la Shôgakukan et a obtenu le prix du meilleur scénario au Festival International de la Bande Dessinée en 2003. Traduit et publié en langue française aux éditions Casterman, ce roman graphique a une aura, et il est n'est pas rare de le découvrir entre les mains d'un passager de train qui absorbé dans sa lecture oubliera qu'il existe sur son trajet une quelconque correspondance, ce passager est-il en train de lire un livre ou de sonder sa propre âme ? Est-il en train de renaître ? 

 

Renaître pour rattraper le temps, redécouvrir une jeunesse éphémère ? renaître pour échapper à ses regrets ? Non, cette oeuvre est une architecture de la pensée, un horizon proche et lointain.  Au delà de la nostalgie, Quartier Lointain est une invitation... une invitation vers sa propre histoire et par laquelle nous pouvons enfin comprendre ces mots qui s'échappent de notre esprit... Une rencontre, une occasion unique...

 

Cette rencontre c'est avec soi que nous la faisons. Avec ce que nous sommes et ce qui nous entoure, avec le quotidien. Troublante, l'histoire de Jirô Taniguchi se révèle très doucement, avec patience... elle conquiert notre esprit pas à pas. Si Georges Perec nous fait prendre conscience de l'espace qui nous entoure, de cette architecture qui nous habite à tous et qui elle-même est habitée par nos souvenirs, nos impressions inconscientes, Jirô Taniguchi par son histoire permet par l'expérience de son personnage une introspection du lecteur dans l'environnement qui l'entoure, dans ce passé qui l'habite.

 

Hiroshi, un homme qui s'approche de la cinquantaine rentre d'un voyage d'affaires, le regard perdu, fatigué. Nous sommes le 9 Avril 1998, 9 heures 12 du matin. Les évènements étranges que je vais vous conter ont commencé en gare de Kyôto, où je venais prendre le train du retour pour Tôkyô. La gare venait d'être renouvelée. Le hall était méconnaissable, immense... peut être trop grand pour moi ? En tout cas, c'est là que j'ai disparu. J'ai tout de suite vu que je n'étais pas dans le bon train. Le paysage défilait. J'ai essayé de l'identifier... mais il ne me disait rien. 


- Messieurs dames bonjour ! Rafraichissements, thés, bières, sandwichs...
- Pardon, pourriez vous me dire où se dirige ce train ? 
- Mais oui... il va à Kurayoshi.
- Kurayoshi ? (...)
- Vous... Vous ne vous êtes pas trompé de train, au moins ?
- Euh... Non, non.


Ainsi le train me conduisait vers ma ville natale... Mais pourquoi l'avais-je pris ? (...) Une autre chose était curieuse : à aucun moment ne m'est venu l'idée de faire demi-tour.


Hiroshi arrive à Kurayashi dans son Quartier, le quartier de son enfance... Un quartier lointain qui semble ne plus être habité... 

 

A 48 ans, il pense à sa mère, sa mère qui s'est battu et a du franchir bien des obstacles, il pense à l'absence aussi, à l'absence d'un père, à ses secrets, à son meilleur ami Daisuke, à sa soeur Kyôko et à celle qu'il aurait voulu aimé. Il pense surtout à ce quartier, à cette maison... Il entend une voix... mais il ne se retourne pas, il tourne le dos à son passé et s'enfuit. L'architecture ne semble pas préserver tous ses souvenirs, vidée de sens, cette maison n'est plus pour Hiroshi une maison habitée... Pourtant une voix dans son dos... pourtant quelqu'un semble l'appeler. Il part, il retrouve sa mère au temple Genzen, et avant de s'endormir sur sa tombe, il lui demande : 
 

"Maman as-tu été heureuse ?"

 

Cette question sonne comme une invocation, elle appelle les morts. Celle par qui tout a commencé. Une question qui est un prétexte, puisqu'on le sait il faut laisser les morts enterrer leurs morts et, finalement, cette question devient une question que l'on s'adresse à soi, Hiroshi est-il heureux ? Quelle partie de son histoire ignore-t-il pour ne pas l'être ?  Hiroshi se réveille et troublé il retrouve des rues familières, des architectures passées... Se réveiller est-ce renaître ? Se réveiller est-ce le retour à la réalité ? Ce monde en sommeil et s'il pouvait être réel ? Où est-il ? Où est Hiroshi ? Est-il toujours à Kurayashi ? Nous sommes le 7 Avril 1963, Hiroshi se réveille, il retrouve son quartier, il retrouve sa maison, il traverse une porte. Hiroshi se réveille et il a 14 ans.

 

L'histoire racontée par Jirô Taniguchi peut enfin commencer. 

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