Chroniques et articles 

Poulet aux Prunes

18.04.2015

Poulet aux Prunes est un chef-d’oeuvre. Un livre majeur du 9ème Art, le lecteur que je suis l’a découvert avant qu’il n’obtienne le prix du meilleur album du FIBD en 2005 et étrangement ce livre est resté là enfoui dans mon inconscient. Publié par l’Association en octobre 2004, Poulet aux Prunes est un livre paradoxal, excitant et assassin à la fois. Il nous condamne comme un poème de Omar Khayyam, esthète mélancolique que l’on retrouve étrangement quelques siècles plus tard dans les poèmes de Ronsard et qui nous rappelle à notre destin funeste pour mieux nous bercer dans les délices de l’instant. 

 

Un poète qui dans ses doutes prononcent d'étranges certitudes : Les astres à ma présence ici-bas n'ont rien gagné Leur gloire à ma déchéance ne sera pas augmentée Et témoin mes deux oreilles nul n'a jamais pu me dire Pourquoi l'on m'a fait venir et l'on me fait m'en aller... Omar Khayyam qui pourtant dans ses Roubaïat, ses paradoxes déclarera ensuite :  Si tu as greffé sur ton coeur la rose de l'Amour, ta vie n'a pas été inutile... 

Marjane Satrapi nous livre une oeuvre douce amère dans le Téhéran troublé des années 50. Nasser Ali Khan est un musicien célèbre, virtuose dans l’art du Tar (Luth Traditonel Iranien, plus connu sous le nom de Cithare en Inde et de Oud au proche orient), Nasser Ali Khan a l’air soucieux, il marche dans les rues de la ville, il marche comme une ombre, une ombre qui s’illumine et qui demande à une femme... qui demande... 

 

La première planche de ce roman graphique est frustrante, blessante, elle permet de comprendre à elle seule le choix de l’auteur d’employer une épanadiplose. (figure de narration qui consiste en la reprise de la scène initiale à la fin de l’intrigue)... Poulet aux Prunes est donc un livre dont la saveur est unique et qu’il sera impossible de commenter sans rompre le plaisir de le découvrir. Il est tout juste possible de partager encore une ou deux planches qui n’auront leur saveur qu’une fois que vous aurez lu ce livre, car le 9ème Art est un art de l’histoire, un ensemble de planches qui une à une se savourent mais qui ne prennent leur sens que dans un tout.

 

Les différents degrés de lecture de cette oeuvre me font étrangement voir d’innombrables choses, me donnent des frissons, il m’est possible de commenter uniquement ces trois planches qui dans leur passage du blanc au noir,  qui par un contraste plus appuyé à certains endroits vient confirmer cette confrontation, cette fusion frontale entre Eros et Thanatos. Le Tar de Nasser Ali Khan est brisé, aucun ne remplace celui qu'il a perdu. Nasser a pris une décision, une décision qui l’empêchera même de succomber à son plat favori, le poulet aux prunes... "Nasser Ali Khan décida de mourir. Il s’allongea dans son lit..."

 

L'histoire ne fait que commencer, ces planches sont autant d'interrogations que de futures réponses. Cette histoire, elle sera alternativement drôle, sarcastique, mélancolique et terriblement passionnante, elle ne fait que commencer, le lecteur a peine à le croire... Nasser Ali Khan est mort, mais Marjane Satrapi ne compte pas nous laisser seuls dans ce constat, que s'est il passé durant ces huit jours ? Allons-nous le savoir ? L’arbre au pied duquel est enterré Nasser prend racine en lui, cette arbre s’épanouit, ses feuilles nous guident, elles orientent notre regard... vers cette ombre, une ombre qui ne retient plus ses larmes... Cette ombre qui est-elle ? Est-elle une femme, est-elle un pays, a-t-elle un nom pour chacun d’entre nous ? Je vois énormément de choses, je perçois tellement dans chacune des nuances de ces mots dessinés, de ces dessins prononcés, nuances que je commenterai dans l’ouvrage Littérature Graphique, Lecture Subjective du 9ème Art, essai dont la publication est prévue pour les prochains mois. Quoiqu’il en soit le choix de la narration, le découpage de l’histoire et l’aptitude de Marjane Satrapi à nous émouvoir, à nous projeter dans l’espace et le temps font de ce livre un chef-d’oeuvre qu’il est difficile de ne pas garder à ses côtés mais dont la seule envie est d’offrir.

 

Offrir un livre, un film, est un message. Ce n’est pas un acte anodin, c’est un acte dont le sens n’est pas de l’ordre du symbole comme un bouquet de roses ou une bague. Un livre, un film offert, c’est une fenêtre que nous laissons ouverte dans l’autre, c’est un présent dont l’effet n’est pas immédiat.  Lorsque j’ai reçu le chef d’oeuvre de Giuseppe Tornatore, j’ai tout de suite compris le sens et la puissance de ce film mais c’est seulement aujourd’hui qu’il est venu me délivrer et me révéler le sens et la puissance des émotions de la personne qui me l’a offert. Le sens de l’attente et de l’espoir d’une personne qui croit en moi, car offrir une histoire c’est parler à l’autre perpétuellement même lorsqu’un jour la communication est rompue, lorsque l’on ne reconnait plus cette personne. Cette oeuvre qu’on a transmise vient parler à notre place, là où notre orgueil nous empêche de croire en l’autre. En ce sens notre pensée et nos sentiments même s’ils sont enfouis ne demandent qu’à se libérer et cela pas uniquement par nostalgie.  Ma bibliothèque de romans et de bande dessinée est un trésor, un trésor seulement car je retrouve dans chacun de ses morceaux une trace de cette personne.  Mon exemplaire de Poulet aux prunes était emballé dans une belle enveloppe, il contenait plusieurs feuillets, je n’ai jamais hésité quant à la personne qui le recevra, mais ce livre pour l’instant je le garde et pourtant je ne désire qu’une chose l’offrir. 

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