Chroniques et articles 

Mourir, Partir, Revenir, le Jeu des hirondelles

18.04.2015

Mourir, Partir, Revenir, le Jeu des hirondelles... des mots épars sur les murs effrités de Beyrouth. Des mots inscrits à jamais dans le coeur de tous les prisonniers de l'exil, qu'ils soient originaires de Beyrouth ou d'ailleurs. L'exil étant un supplice, vécu lorsque l'on quitte son pays, sa terre, vécu aussi lorsque ce pays n'est autre que l'être aimé. Vécu enfin au moment du retour tant désiré, un retour dans des espaces qui parlent et racontent leurs souvenirs comme autant de douleurs, de joies. Etrange supplice qui dès lors s'acharne avec  patience à plusieurs reprises sur l'Homme, au point que parfois l'instant présent devient un exil de l'instant passé. 

 

Le rôle de la ville fait partie intégrante du récit. Ces souvenirs, cette mémoire de l'espace est une empreinte, une signature de l'auteur. Zeina Abirached partage au lecteur son expérience du lieu. Ainsi par des contrastes qui rappelle les plans de Nolli, l'auteur vient montrer le plein et le vide, l'habité et l'espace banni... "Ici, c'est l'espace qu'il nous reste."

Sur le site de l'éditeur elle exprime clairement les raisons qui l'ont poussé à écrire enfin sur ses souvenirs  : « En avril dernier, sur le site de l’INA, qui venait de mettre ses archives en ligne, je suis tombée sur un reportage sur Beyrouth en 1984. Les journalistes interviewaient les habitants d’une rue située sur la ligne de démarcation. Bloquée à cause des bombardements dans l’entrée de son appartement – l’entrée était souvent la pièce la plus sûre car la moins exposée –, une femme au regard angoissé dit une phrase qui m’a donné la chair de poule. Cette femme, c’était ma grand-mère. J’étais à Paris et tout d’un coup, sur l’écran de mon ordinateur, ma grand-mère faisait irruption et m’offrait un bout de notre mémoire. Ça m’a bouleversée, je me suis dit que c’était peut-être le moment d’écrire enfin le récit qui me travaillait depuis un moment déjà."Je pense, qu’on est quand même, peut-être, plus ou moins, en sécurité ici” . C’est la phrase qu’a dit ma grand-mère en 1984. C’est une phrase qui interroge sur la notion d’espace et de territorialité.  C’est une phrase qui résume la raison pour laquelle beaucoup d’habitants sont restés « chez eux » malgré le danger.»

 

Chez soi... un parfum que l'on sent, une belle odeur de poussière, une tasse posée sur un bureau depuis plusieurs années, des photographies qui s'accrochent au mur comme pour ne pas oublier, le silence... les souvenirs. Cette impression de solitude... terrible... mais qui laisse la place à l'espoir. Celui des promesses et des mots, celui d'une grand-mère qui les soirs d'été vient transmettre les choses simples et précieuses. Irremplaçables. Le huit clos de cet ouvrage n'est pas celui de Sartre, l'enfer ce n'est pas les autres, au contraire, dans un néant de conflits et d'insécurité la seule stabilité réside dans les liens que l'on a choisi de créer, dans les liens qui restent. Cette impression de solitude disparaît face à des principes et des valeurs qui sonnent comme une évidence, une sécurité. Ne plus croire en ces valeurs ce n'est pas trahir l'autre c'est se trahir soi-même.

 

Fonder un foyer, croire en l'autre, savoir qu'il est le seul qui pourra nous prendre dans ses bras. Croire. Là réside le secret d'une vie que tout semble détruire. Cet espace lorsqu'il est mis en doute ne vient que créer amertume et frustration or il ne faut ni douter, ni réfléchir dans d'interminables monologues, il faut accepter et construire cette réalité au delà des doutes, au delà des destructions et des exils qui s'imposent à nous. Même lorsque l'espace qu'il nous reste disparaît peu à peu au point de devenir  ce dernier carré blanc. 

 

Le talent graphique de l'auteur réside dans son aptitude à exprimer l'espace et ceux qui l'habitent, à schématiser dans son concept le plus pur cet espace afin de nous transmettre ce qu'elle veut en raconter. Diplômée de l'école nationale supérieure des arts décoratifs Zeina Abirached expose ainsi son talent dans des planches aux découpages pertinents et évocateurs. Le lecteur saisi immédiatement le message que l'auteur souhaite lui transmettre, il le construit dans son esprit et visualise lors de sa lecture les nuances et méandres d'une histoire où les espaces s'emboitent et se complètent. Lui permettant ainsi de contextualiser l'histoire. La ville vient ainsi se découper, se morceler, se révéler pour céder la place à l'architecture de l'immeuble, lui même faisant profil bas pour annoncer l'agencement de l'appartement pour enfin peu à peu faire découvrir cette "entrée".  Ce carré blanc est une porte pour le lecteur, il découvre ainsi l'intimité des personnages et ressent désormais leurs inquiétudes.  Pour enfin découvrir leur architecture sentimentale. 

 

La tapisserie de l'entrée, le petit carré blanc, le dernier espace qu'il reste pour se protéger des bombardements devient ainsi l'arrière plan théâtrale du quotidien des personnages dans une comédie dramatique qui alterne espoirs et inquiétudes et qui résume parfaitement le quotidien de tant de familles. On comprend dès lors le sens d'une rencontre qui avait réuni Art Spiegelman et Zeina Abirached en 2008 et qui portait sur un regard croisé en rapport au 9ème Art et à l'expérience de la guerre. 

 

Une expérience extrêmement douloureuse qu'Art Spiegelman avait magistralement retranscrite dans MAUSS. L'auteur de Je me souviens Beyrouth quant à elle dans sa manière d'aborder ses planches fige les instants. Le téléphone devient un oracle dont les prédictions ne sont pas rassurantes. Une minute devient rapidement une heure. L'attente devient doute. Les regards changent, les enfants demandent à parler à leur parents, cette simple interrogation laisse place au désarroi, "Attendez, je n'entends plus rien"... il faut tourner la page, il faut savoir à quoi s'en tenir, il faut espérer.

 

Mourir, Partir, Revenir ? Cette vie est-elle un jeu ? Sommes-nous des Hirondelles ? L'on quitte le 38 rue Youssef Semaani, mais cette adresse, elle, ne nous quittera jamais. 

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