Chroniques et articles 

Les Noceurs

18.04.2015

Les Noceurs est un livre à la fois mélancolique, jubilatoire et  terriblement audacieux. Le lecteur s’engouffre dans les marches d’une ascension euphorique et d’une descente angoissante. Il est juste happé par la fluidité du délire de Brecht Evens. Edité par Actes Sud dont nous vantions les mérites dans l'article relatif à l'oeuvre de David Mazzucchelli, Les Noceurs est tout simplement impossible à résumer, tant cette oeuvre se vit, se lit comme une expérience, troublante et réconfortante. Une oeuvre qui déborde de personnages, de rôles extrêmement travaillés qui possèdent chacun une âme. La performance de Brecht Evens appartient au paradoxe, au trompe l’oeil. Cela éveille chez le lecteur une multitude de questions aussitôt étouffées par une vague inattendue de réponses. Or il n’y a que dans la contradiction que l’on peut être fécond disait Friedrich Nietzsche, contradiction de la vie elle-même et de nos sentiments mêlés de rancoeur et de passion, d’amour, de haine. Contradiction entre nos principes et la manière de les appliquer, de les retranscrire dans nos actes. Etranges contraires qui nous créent et nous définissent, qui régissent notre Moi, nos peurs et nos complexes. Jubilatoire, cette oeuvre a reçu le prix de l’audace lors du 38ème Festival International de la Bande Dessinée en 2011. Une audace qui fait l'unanimité puisque pour l'Express "Brecht Evens, est un jeune flamand prodigieux, qui déploie en 180 pages un génie graphique étourdissant..." et pour les Inrocks Les Noceurs "invitent à une danse, une transe qui frise parfois l'extase et conduit à regarder le monde d'un autre oeil, effervescent." Pour avoir un premier avis, il suffit de découvrir les vingt premières planches dans le catalogue des éditions Actes Sud.

 

Il ressort des noceurs une dominante, celle du rôle. La vie est ainsi pleinement un théâtre et nous en sommes les acteurs, les personnes autour de nous sont spectateurs de notre vie et heureusement car ils prouvent que l'on existe. Shakespeare disait que “le passé est un prologue”, un prologue pour le présent qui devient alors cette scène sur laquelle nous venons donner la réplique à cette personne qui se tient face à nous... une personne qui repousse ce qui la charme le plus et cela à cause de ses complexes, qui n’arrive pas à jouer le rôle qu’elle désire le plus car la peur la saisie. 

En cela le personnage de Robbie est un étrange catalyseur d’émotions et de dépassement de soi, terriblement mystérieux, il est omniprésent alors même qu’il est absent de la planche, il semble habité par une succession d’âmes et de rôles, il n’hésite pas à voir la vie telle qu’elle est à savoir une scène, une fête , une succession de marches qu’il faut dépasser et non placer au travers de notre route. 
 

L’envie, elle, se provoque, elle est un effort permanent, ce n’est pas simplement une chose enfouie qui vient se réveiller lorsqu’elle le souhaite, notre corps est une marionnette qui anime notre âme. Le rôle que nous choisissons doit être habité et pas abandonné au milieu de la scène hanté par nos complexes et les regards qui nous entourent, par leurs jugements.

 

Pourquoi ? car le scénario n’est pas encore terminé, il n’est peut être pas encore écrit et ce destin ni Dieu, ni le grand architecte de l’univers, ni le démon ne viendront nous le réveler, ce destin c’est sur la scène du présent que nous le réalisons et non dans les coulisses en prenant la fuite, en attendant. Mais si le rôle doit être habité c’est surtout “...Pour donner plus de chair à ton rôle, sinon tu restes un figurant.” Et rester un figurant c’est disparaître, veux-tu vraiment disparaître ? Non et il n’est pas trop tard pour que je te donne la réplique. Et cette réplique se défini par “... Je reste près de toi.”.

 

Mais avant ce constat il y a la rencontre... cette rencontre est décidément toujours là, elle nous créé, Bachelard n’avait décidément pas tort d’insister, la solitude n’a de sens et de saveur que parce que cette rencontre existe. Cette rencontre n’existe donc que grâce à son contraire, elle n’a elle aussi de saveur que si elle se ponctue d’absence et de solitude. Ces deux planches le montrent, elle montrent la virtuosité graphique de Brecht Evens, elle montre le délire de ces marches qui viennent symboliser la quête de l’autre, l’errance sans l’autre.

 

Ces cases forment une case à part entière mais n’existent que pour mieux donner vie à Lulu et la voir bouger, découvrir la spatialité du lieu... Ce lieu où elle est une étrangère, où elle ne peut exister sans rencontrer celui qu’elle cherche. Cette errance est troublante, les pas de la demoiselle en rouge, sorte d’Alice au pays des merveilles, se perde dans une forêt de figurants... Le sens de lecture est incontrôlable, il perturbe le regard du lecteur. Il y a quelque chose d’étrange qui se déroule sous nos yeux, quelque chose de surréaliste... Ces deux planches sont magnifiques, à elles seules, elles justifient le prix qu’a obtenu l’auteur, un prix qui vient récompenser l’audace qui se définie par le trésor de la langue française par ces mots : “Qualité de l'âme, qui incite à accomplir des actions difficiles, à prendre des risques pour réussir une entreprise considérée comme impossible”.

 

En ce sens Salvador Dali en disant que la bande dessinée était un art qui avait 1827 années d’avance sur son temps ne se trompait pas puisque là encore la force narrative du dessin, de la couleur et de la structure même de la planche, des cases démontrent l’avant-garde créative de la bande dessinée. Brecht Evens dans ces deux planches vient créer un cercle sans fin, celui de la quête perpétuelle de l’autre au coeur même de notre propre solitude. La rencontre a lieu, et ce n’est pas avec un figurant qu’elle se fait au prénom aussi insignifiant qu’une amine cassée d'un crayon devenu inutile... car les figurants quand ils sortent de l'image, ils n'existent plus. La rencontre, elle, se fait avec la personne même que l’héroïne de ces quelques pages était venu chercher sans même le savoir. Elle se fait avec cet homme qui ose dire que les lèvres rouges de cette féline rouge ont la saveur du champagne et des fraises... Cette rencontre néanmoins pose la question d’un choix. Les planches précédentes l’ont montré, notre regard a été troublé. Troublé par cette féline rouge qui se duplique dans les marches du Harem.

 

Or la question qui a suscité notre trouble trouve étrangement sa réponse, des femmes il y en a deux, toutes deux désirent Robbie. L’une est timide, l’autre non... L’une veut aimer, l’autre est là pour s’amuser. Comment une belle histoire d’amour peut-elle commencer dans un tel lieu et surtout lorsqu’elle commence par cette situation étrange où un homme est convoité par deux femmes ? Tout simplement parce que la vie dépend de nos choix et le choix de Robbie s’est portée sur cette féline timide mais sure d’elle. A elle de faire le bon choix maintenant.

 

Cette féline rouge rencontre cet homme bleu, elle le dévore de ses rêves et de ses principes. Elle ignore qu’il la dévore de son amour malgré ses maladresses, sa distance, ses mots. Ils s'aiment, se dévorent... deviennent des lignes, le bleu rencontre le rouge.

 

Cette féline est fragile, il lui fera certainement mal, elle se vengera peut être, mais pour l’heure, ses baisers ont le goût du champagne, sa peau est douce... mais...

 

...ses complexes, un obstacle, une marche qu’il faut franchir, il lui fera certainement mal, il lui a fait mal tant elle l’a attendue, tant elle a désiré l'avoir, il lui fera du bien, elle ne réussira à s'endormir, à rêver qu'avec lui, mais sur scène, à l’instant présent son rôle est de l’aimer, de la rassurer, parce qu’elle a besoin d'aimer le rouge pour aimer enfin le bleu... et surtout pour aimer l'union des deux couleurs, car la vie est une fête. Une osmose mais pas une fusion car ces deux couleurs dans leur solitude respective existeront toujours, mais cette solitude n'a de sens que par leur rencontre.

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