Chroniques et articles 

Asterios Polyp

 

De nombreux lecteurs ont découvert le talent de David Mazzucchelli en lisant des classiques de DC Comics ou de Marvel sur des scénarios de Frank Miller. D’autres comme moi l’ont découvert dans un tout autre registre, plus indépendant, avec l’adaptation ou plutôt l’interprétation graphique en 1994 du roman Cité de verre écrit en 1987 par Paul Auster (premier volume de la trilogie New Yorkaise). Pour sa version française, le roman graphique du même nom a été édité par Actes Sud en 2005, réalisé par David Mazzuchelli et Paul Karasik. Cette publication en France montre le talent éditorial de Michel Parfenov et Thomas Gabison qui depuis plusieurs années publient des ouvrages indépendants de grande qualité parfois qualifiés d'"audacieux" tels Les Noceurs de Brecht Evens Adieu, maman de Paul Hornschemeir et bien sur Notes pour une Histoire de Guerre de Gipi. La préface par Art Spiegelman de l'adaptation de Cité de verre vient d'ailleurs appuyer une réalité celle d’un auteur qui maîtrise l’art et la manière de raconter par le trait une histoire. C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi, en plus d'être un auteur reconnu, David Mazzucchelli est aussi professeur à l’université de Rhode Island et à l’école des Arts Visuels de New York, où il y enseigne la bande dessinée.

 

 

Astérios Polyp, publié en octobre 2010 aux éditions Casterman est en quelque sorte son premier roman graphique puisqu’il en est l’auteur unique, écrivain et artiste. Il a été récompensé à de nombreuses reprises et a obtenu le Prix Spécial du Jury à la 38ème édition du Festival International de la Bande Dessinée. 

 

Asterios Polyp n’est pas une adaptation, c’est une oeuvre à part entière. C’est une quête, une recherche et ce n’est pas exagéré que de dire de ce roman graphique qu’il est un graal, surtout pour l’auteur qui semble avoir atteint enfin un des sommets qu’il convoitait et méritait. La sensation après la lecture d’un tel ouvrage est celle d’une impression étrange mêlée de satisfaction, de chaleur mais aussi paradoxalement celle d’une impression douce et amère, celle d’avoir été happé par l’art de raconter de l’auteur. Le lecteur devient le témoin d’un chef d’oeuvre qui s’annonce par lui même dès les premières planches, un chef d’oeuvre qui ne se découvre pas mais s'affirme en débordant de virtuosité... . 

 

Ce livre vient ainsi affirmer pleinement la richesse graphique du 9ème art, il vient montrer toute la méthode et la précision d’une sorte de langage qui use et abuse des phylactères, des cases, de la typographie mais qui surtout vient conceptualiser pleinement une histoire d’amour dans la façon de la comprendre et cela grâce à équilibre parfait du texte et des dessins. L’émotion dans la manière de raconter est pour le lecteur une sorte de découverte même s’il a pu la rencontrer dans de précédents ouvrages et chez différents auteurs. Avec Mazzuccheli elle semble être une innovation qu’il fige dans son oeuvre. En d’autres termes, la narration de Mazzuchelli reste séquentielle, mais il réussi parfois avec une seule image à exprimer toute la richesse de son propos, son dessin illustre ce propos mais étrangement il semble en dire plus. La poésie qui en ressort n’est pas un désordre anarchique organisé dont le rythme fou enivre le lecteur comme le magnifique Mambo publié cette année par l'Association, non, la poésie d’Astérios Polyp réside dans son ordre méthodique désorganisé dont le rythme soutenu hypnotise le lecteur. Car il s’agit bien d’hypnose. 

Les mots ne suffisent pas, seule l’expérience compte. La notion de perception vient joué un rôle majeur dans cet ouvrage. On pense immédiatement à Merleau Ponty, à son concept de phénoménologie de la perception, mais cette histoire est bien plus belle que toutes ces interprétations ennuyeuses. Pour le prouver, quelques planches que je mettrais à jour avec la version française.

 

 

Le dessin et le découpage viennent exprimer toutes les tensions entre les personnages. Ils mettent à jour les sentiments, les doutes, les angoisses. Ils expriment surtout avec force et évidence cette pièce de théâtre qu'est la vie, dans laquelle le personnage se plaît à jouer un rôle qu'il ne contrôle plus, ou au contraire qu'il contrôle trop à en devenir blessant, où Astérios et Hanna s'aiment, se comprennent malgré leur différences, leur défauts mutuels, où enfin chacun se forge par ... Il est impossible d'en dire davantage car cela nuirait au plaisir de lecture et de découverte d'un tel livre. Cet article a pour but de s'intéresser à la couleur employée, à la rigidité des phylactères d'Astérios, à la fluidité des bulles timides de Hanna, à la froideur qui devient chaleur par leur rencontre. Le dessin vient retranscrire la perception de la réalité et de l'espace selon nos humeurs, nos inquiétudes, nos schémas préétablis en cela David Mazzucchelli vient raconter en une planche ce que des pages entières ne pourrait raconter. Ces personnages vivent une passion, ils ne sont pas lisses, leurs traits de caractère sont des traits de dessins, leur facettes, leur divergences, leurs accords se montrent et s'expriment par une réelle mise en scène dont l'instigateur est David Mazzucchelli.

 

L'union dans la planche de la rencontre d'Astérios et Hanna est ainsi retranscrite avec une poésie et une évidence telle que la dernière case de cette planche n'a plus besoin de texte, de mots, de diagrammes, elle a juste besoin du silence de sa représentation et étrangement ce silence vient parler à notre regard et lui faire ressentir toute l'osmose de cette scène. 

 

Pour clore cet article, Astérios Polyp n'a pas besoin d'une critique ou d'une analyse experte, malgré la précision du langage employé, il ne s'agit pas ici de lire ce livre mais de le recevoir, de le vivre sans même réfléchir à la virtuosité de son auteur. 

 

Voici un dernier extrait, si vous préférez attendre de lire l'histoire en intégralité revenez plus tard pour le relire... Cet extrait raconte parfaitement la relation de confiance et d'amour qui existe entre Astérios et Hanna, comment l'un complète l'autre et cela au delà de toutes leurs divergences, regardez bien la linéarité centrale à laquelle se greffe différentes cases qui donnent à la scène principale toute sa beauté et sa sincérité dans ce qu'il y a de plus anodin, dans ce quotidien que nous pensons pesant mais qui s'avère être le seul bonheur de l'être humain, un bonheur qui vient étrangement prendre encore plus de sens dans la séparation comme pour mieux nous rapprocher, nous réconcilier et qui dans cet extrait se traduit par"fais moi confiance".

 

 

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